MÉTIERS TERRITORIAUX
Le déplacement du phénomène de pénibilité

En 2005, 15 % des nouveaux retraités territoriaux sont partis avec une pension d’invalidité. L’usure professionnelle est un véritable phénomène dans les collectivités qui observent cependant une évolution sensible des formes de pénibilité.

Le nombre phénoménal d’agents qui terminent leur carrière en invalidité s’infléchit à peine. En 2005, 15 % des fonctionnaires territoriaux sont encore partis à la retraite bien avant l’âge (54,9 ans) pour raison d’invalidité. « J’ai l’impression que l’évolution va vers moins d’invalides », croit cependant la responsable du pôle Invalidité de la Caisse nationale de etraite des agents des collectivités locales (CNRACL), Sylviane Le Saux. « En revanche, alors que les accidents du travail tendent à diminuer, les maladies professionnelles ont, elles,amorcé le mouvement inverse : elles augmentent. La nouvelle réglementation de 2005, qui permet de reconnaître de nouvelles maladies, y a en partie contribué. » L’usure est importante, et la réforme qui repousse l’âge de départ à la retraite accentue encore les conséquences de la pénibilité du travail. « L’effet de la décote se traduit par une grosse perte de pension, et incite les agents à rester plus longtemps.
Il nous faut trouver de nouvelles solutions », s’inquiète ainsi Jean-Claude Mons, le DGAS de Poitiers.


DANS LA DURÉE, LA PENIBILITÉ CRÉE L’USURE
« Très peu de métiers sont pénibles au point que l’on devra reclasser l’agent au bout d’un an», caricature Jean-Michel Maurel, le médecin chef de la Dexia Sofcap qui assure 20 000 collectivités. « Toutefois, le seuil de pénibilité supportable varie beaucoup en fonction de l’individu et de son âge », ajoute-t-il pour souligner la difficulté de mesurer la pénibilité ffective. Le préjudice humain, lui, n’est cependant mesurable que des années après, quand il est trop tard. « La difficulté, confirme Aline Lett, la DRH de Sarreguemines, c’est qu’il faut parfois déclarer un agent en maladie professionnelle pour se rendre compte d’un défaut matériel, d’une tâche répétitive, ou de problèmes humains… L’usure s’inscrit dans la durée. e n’est pas comme un accident du travail ! »
Comme l’explique Floriane Witterkoer, dans les Pyrénées-Atlantiques, les causes de la énibilité sont multiples et varient en fonction des contextes. « L’agent d’une collectivité importante qui tondra à l’auto-fil 35 heures par semaine et pendant 40 ans a tous les risques de terminer abîmé. De même pour l’agent seul, ultra-polyvalent et sans beaucoup de matériels, dans une petite collectivité. Il y a derrière des problèmes majeurs d’organisation. Et peu de collectivités engagent des démarches de fond », relève la chef du service santé au travail du centre de gestion (CDG). « Le danger tient pourtant à la durée d’exposition aux risques », prévient de son côté Marie-Claude Roudière, la psychologue du travail de Toulouse.


PÉNIBILITÉ PHYSIQUE : PAS TOUS ÉGAUX !
Il y a surtout un fossé entre les petites collectivités, dépourvues de moyens, et les grandes qui poussent la prévention en matière d’hygiène et de sécurité. « Le développement d’équipements techniques adoucit sensiblement la pénibilité et l’effort physique », indique à Agen, Yannick Pariel, le conseiller hygiène et sécurité. « Nous faisons le choix de ne pas attendre que la situation se détériore en accompagnant les agents en difficulté, pour éviter le handicap », renchérit à Poitiers, Jean-Claude Mons. Ou encore le Grand Lyon qui souhaite augmenter de 120 à 200 ses postes de repli pour répondre à ses 4 500 agents tout en proposant des reconversions professionnelles…À côté, les agents des petites collectivités semblent dans un univers complètement décalé. « Que dire de l’agent qui pose des tuiles le matin, intervient le midi sur l’armoire électrique, et l’après-midi va découper une vache bloquée dans un tuyau », s’interroge Alexandre Finance, le préventeur hygiène et sécurité du CDG de Gironde. « Non seulement son travail est pénible mais il s’expose à des risques (travail en hauteur, électriques, et sanitaires) sans même le savoir… » Moyens matériels mais aussi la formation font défaut dans les petites communes. On trouve ainsi des agents qui bricolent une échelle, utilisent des matériels vétustes quand ce n’est pas le tracteur du maire, ou emploient des produits chimiques sans précaution.
Mais que ce soit dans les petites ou grandes collectivités, un autre phénomène alourdit la sensation de pénibilité. « Un travail pénible est d’autant moins bien vécu que l’agent a l’impression d’être enfermé dans un métier, qui plus est quand il l’a choisi par défaut. J’observe cependant que les deux tiers des agents usés au Grand Lyon le sont à cause de la pratique du sport ou d’accidents de la vie… », note Sabine Cibert, responsable des conditions de travail et de la requalification.

LA VAGUE STRESS ET TMS
Au palmarès des métiers les plus pénibles, on trouve les fonctions techniques (au sens large), d’accueil du public, et polyvalentes. Le mouvement d’amélioration et d’adaptation des outils est notable. Mais, la solution miracle n’existe pas. « Les métiers sont moins physiques, du fait de la mécanisation. Mais on voit d’autres troubles apparaître. Ce sont les tendinites à cause de gestes répétitifs ou des troubles musculo-squelettiques (TMS)... », relève non sans désarroi Aline Lett.
Plus inquiétant encore, les collectivités constatent un net déplacement des formes de
pénibilité. « On évoque souvent la pénibilité physique et on oublie la dimension mentale. On peut mesurer la hauteur pour le risque de chute, mais la souffrance au travail ne peut être évaluée en tant que telle », insiste Marie-Claude Roudière avant de citer l’exemple du service ’accueil dont les agents partaient en masse. « On avait tellement ajouté de tâches que les agents étaient sous pression avec une charge mentale et auditive élevée », a-t-elle pu constater. Tous les acteurs désignent ainsi ce nouveau fléau qu’est le stress, à côté des TMS déjà plus ancien. « Le stress, les TMS : c’est le fait de la pression », laisse tomber Olivier Gautier, qui engage à Melun un débat sur la problématique. « On réduit l’effort physique, le port de charge, les risques liés aux produits phyto-sanitaires, et d’autres maux apparaissent. »

« Avant, les ATSEM faisaient le ménage et s’occupaient de l’habillage ou de l’hygiène des enfants. Maintenant, elles doivent en plus encadrer l’activité de peinture, faire des découpages, etc. Les jeunes instituteurs n’ont pas conscience qu’elles ont de grandes journées en plus exposées à des niveaux sonores élevés ! », désigne le médecin du travail du CDG de Meurthe-et-Moselle qui constate aussi la montée du syndrome fibromyalgique (fatigues nerveuses chroniques). « Est-ce un phénomène de société ? Lié au travail ? Aux rythmes de vie que l’on s’impose ? Un état d’esprit ? Il y a, en tout cas, une grande part d’humain qui nécessite dialogue et sensibilisation », observe Aline Lett.


LA VOIX N°302 Décembre 2007

> Retour au sommaire du dossier