SOUFFRANCE PSYCHIQUE ET STRESS
Un travail de reconnaissance difficile à amorcer
Encore trop vécue comme un obstacle à la performance, la prise en compte de lasouffrance psychique des agents territoriaux reste encore marginale. Sources d’absentéisme, de turn-over ou de conflits, ces maux coûtent cher à la collectivité. Et encore plus aux individus…

L’adage selon lequel une collectivité va bien s’il n’y a pas de souffrance fait des émules. «Faute de pouvoir qualifier une situation, le premier réflexe est, pour l’employeur, d’en nier l’existence. Et pour le salarié, d’en cacher la réalité, comme s’il s’agissait d’une problématique inavouable », présente en substance le médecin de prévention de Pau, Francine Lafourcade. La politique de l’autruche est monnaie courante. D’autant que la dimension de souffrance psychique et mentale est souvent complexe et encore loin d’être passée dans les mœurs territoriales. Plusieurs éléments l’expliquent. Mais le fait que « la hiérarchie ait du mal à comprendre qu’il y a souffrance », souligne le Dr Dominique Geoffroy, à la communauté urbaine de Strasbourg, « y contribue grandement. Même si, effectivement, l’employeur, lui, n’a pas toujours envie de l’entendre ».

JUSQU'À LA TENTATIVE DE SUICIDE
N’en pouvant plus, certains agents en viennent à poser leur valise dans des stages sur la gestion du stress du CNFPT. « Ils ont besoin d’un endroit où souffler et comprendre ce qu’il leur arrive. Ils pâtissent du manque de décision et de courage. La confrontation est forte, dans un monde brutal où ils se sentent démunis », expose Nicole Buisson, formatrice dans le Rhône. Contraintes de temps, changement de méthode de management, flexibilité, mauvaise organisation ou surcharge de travail produisent une pénibilité psychique forte. Les conséquences, au bout des trois phases (alarme, résistance puis épuisement), vont comme le décrit le Dr Jean-Charles Vandenabeele, du CDG de Haute-Savoie, de l’insomnie à la tentative de suicide en passant par la dépression, des troubles cardio-vasculaires ou digestifs, des maux de tête, etc. « Les conséquences portent aussi sur la concentration ou la difficulté de
prendre des décisions, évalue-t-il. On devient perfectionniste, nerveux, irritable. Travailler en permanence dans le stress n’est pas bon. Même pour les plus solides ! » « Un fonctionnaire ne souffre pas et doit se taire », caricature Claire Edey-Gamassou, auteur, en 2006, d’une thèse
Stress et implication des agents territoriaux : une approche en terme de ressources. « Cela aggrave le sentiment de mal-être et de non reconnaissance », précise la chercheuse. « L’empêchement de faire correctement son travail engendre du stress. Et lorsque on est très
impliqué, on y est encore plus sensible. » Elle raconte aussi l’histoire de cet agent qui préférait rester tard au boulot plutôt que d’avoir à parler, le soir, à son mari de sa souffrance…

PRISE DE CONSCIENCE
Mais, les choses bougent. Les services territoriaux de médecine professionnelle et de prévention d’hygiène et sécurité poussent dans le sens d’une prise en compte de la charge mentale et de la souffrance psychique. « L’épuisement (burn-out, NDLR) existe aussi chez nous », assure ainsi le Dr Geoffroy. « C’est fonction du service. Trois facteurs principaux jouent : la nature du travail, l’organisation, et le management. Nous sommes souvent sollicités sur cette souffrance par les agents. Et il arrive que je fasse l’interface avec les services… » Au
conseil général du Val-de-Marne, Denis Michard, médecin du travail, espère lui aussi la plus large sensibilisation : « Avec le dispositif d’écoute et d’intervention, que nous venons de mettre en place, je souhaite diffuser l’idée que le problème existe et qu’il faut s’en  occuper…» La collectivité a ainsi formé des agents volontaires référents pour écouter et aider leurs collègues. Ce niveau intermédiaire permet d’être au plus près des agents. « L’encadrement ne va pas dans le sens de la reconnaissance professionnelle », reconnaît cependant le médecin. « Ou l’assistante sociale, qui passe son temps à réserver des
hôtels pour des personnes démunies, n’a plus le sens de son travail. Il faut les aider ! » Cellules d’écoute et d’accompagnement, chartres de bonnes pratiques ou médiation commencent à fleurir. Mais quelle que soit la démarche, son succès dépendra de la prise en compte de la personne avec tout son environnement de travail.


LA VOIX N°300 Juin 2007

> Retour au sommaire du dossier